Entretien avec Thibaud Elzière (eFounders) : « La liquidité est une condition sine qua none à créer des grands acteurs de la Tech »

Thibaud Elziere fait partie des figures emblématiques de l’écosystème tech français. Nous avons la chance de le compter parmi les premiers actionnaires de Caption ayant participé à notre tour en secondaire en Juin 2021.

En 2004, il crée Fotolia qui est rachetée 800 millions de dollars 10 ans plus tard par Adobe, puis participe notamment à la création de la plateforme de location entre particuliers Zilok qui deviendra Ouicar.

En 2011, il co-fonde le startup studio eFounders avec Quentin Nickmans. eFounders a d’ailleurs fêté ses 10 bougies il y a quelques semaines, l’occasion de revenir sur un sacré bilan. 30 startups y sont nées dont les succès bien connus de Front, Spendesk, Aircall ou encore Mention. Le portefeuille actuel du studio représente déjà plus de 2 milliards de dollars.

Passionné d’entrepreneuriat, Thibaud soutient à titre personnel un certain nombre de startups early stage en tant que Business Angel. Avec ses multiples casquettes, il nous semblait plus qu’intéressant de l’inviter sur ce blog pour qu’il puisse partager sa vision notamment de la liquidité et du marché secondaire (achat et vente d’actions de startups déjà existantes).

 

Tu as créé plusieurs sociétés qui ont rencontré un beau succès (Fotolia, eFounders…). En tant que fondateur, que signifie la liquidité pour toi ?

Thibaud : La première boîte que j’ai créée était Fotolia en 2004. J’ai eu la possibilité de pouvoir vendre la boite en trois fois. On l’a vendu une fois en 2009, une fois en 2012 et finalement en 2014. J’ai eu de la chance de profiter de ce qu’on appelle «  la respiration », c’est à dire la possibilité de faire du secondaire de manière progressive.

Personnellement, j’avais trouvé ça absolument fabuleux, parce que ça m’a permis de me dérisquer. Ça m’avait permis aussi de ne pas avoir beaucoup d’argent d’un coup et d’apprendre à le gérer avant de recevoir le « gros magot ».

C’est quelque chose qui n’était pas du tout habituel à l’époque. Cela venait du fait qu’on n’avait pas levé avec des VCs et qu’on avait finalement vendu la boite à des fonds de private equity. Ça a complètement changé dans les 5 dernières années et c’est devenu beaucoup plus commun dans les fonds de VCs de pouvoir faire du secondaire tour après tour. Ça vient du fait qu’il y a beaucoup d’argent sur le marché et qu’il y a un appétit grandissant des fonds pour avoir le plus de capital possible.

Au final, la résultante est que ça permet aux fondateurs et aux employés des boîtes de pouvoir se mettre à l’aise, de pouvoir s’acheter l’appartement qu’ils veulent, de se mettre dans des conditions de travail plus confortables, de manière à s’inscrire sur la durée.

 

Que réponds-tu à tes fondateurs qui souhaiteraient cash-out une partie de leurs actions ?

Pour moi, la liquidité est une condition sine qua none à créer des grands acteurs de la Tech du futur. Même les fondateurs les moins avares peuvent toujours être impressionnés par des grosses sommes d’argent venant d’acquéreurs potentiels. Hors, si jamais on leur a donné la possibilité de toucher de l’argent préalablement, qu’ils sont plus confortables, ils ont moins vocation à vouloir vendre leur boîte rapidement.

Il faut dans le futur des gens qui résistent à l’attrait notamment de gros acteurs américains et à l’éventualité d’une vente pour pouvoir capitaliser et créer des boites pendant 20, 30, 40 ans.

De plus en plus, il y a des clauses de respiration qui sont inscrites dans les pactes d’actionnaires. La liberté du vendeur de pouvoir céder ou non ses parts est indispensable. Et il doit pouvoir le faire quand il en a envie, selon ses besoins du moment. On n’a pas les mêmes besoins à 20 ans ou à 30 ans.

 

Parallèlement à eFounders, tu es aussi Business Angel à titre personnel dans de nombreuses startups. Comment envisages-tu la liquidité en tant qu’investisseur ?

A vrai dire, c’est assez nouveau. Depuis quelques années, on a la possibilité de sortir en secondaire à peu près à chaque tour, de la série A jusqu’à la série D, pré-IPO.

Jusqu’à il y a encore peu, je m’étais tout le temps résolu à aller jusqu’au bout. Ça, c’est un peu ma casquette d’entrepreneur qui fait que j’étais là le jour 1. J’essaye d’investir le plus tôt possible et de rester jusqu’à la fin. Maintenant, puisqu’il y a des liquidités disponibles, soit à travers des plateformes type Caption, soit à travers différents tours d’investissement, je suis assez tenté de pouvoir sortir au gré de mes besoins de liquidité.

Parfois, j’estime que le multiple qui reste à faire sur la boîte n’est plus un multiple qui m’amuse parce que c’est un multiple d’investisseur long terme. Je préfère du coup retirer une partie de l’argent que j’ai investi pour le réinvestir dans d’autres startup plus tôt. Depuis ces six derniers mois, il m’est arrivé et c’est assez exceptionnel puisque je n’ai jamais fait auparavant, de sortir un quart des parts que j’avais dans une société pour pouvoir sécuriser directement mon investissement en tant que Business Angel, c’est à dire rembourser l’argent que j’avais déboursé pour pouvoir investir dans la boîte, et puis réinvestir dans des startups plus jeunes.

Au final, cette liberté que j’ai de choisir si je peux ou pas continuer, quel argent je veux sortir ou non, c’est assez génial. Il s’avère que dans beaucoup de tours de financement, contrairement à des plateformes comme Caption, on doit choisir de manière assez binaire si on veut tout sortir ou garder entièrement le montant des parts qu’on a. J’aime pouvoir avoir plus de flexibilité là-dessus.

 

As-tu déjà réalisé des opérations de secondaire ? Si oui, les informations fournis par les startups plus matures sont souvent moins exhaustives. Est-ce que cela te pose problème ?

J’ai fait quelques deals en secondaire et effectivement, on n’a pas en secondaire toute l’information qu’on voudrait ou qu’on pourrait avoir. Donc, généralement, on arrive à dégotter un peu d’information à droite, à gauche.

La conclusion à laquelle je suis arrivé, c’est que finalement, on n’a pas moins d’informations que lorsque l’on investit en Seed. J’ai l’habitude d’investir très tôt dans les boîtes avec un Powerpoint et une équipe qui n’a pas encore fait ses preuves. En secondaire, on a quelque chose de primordial : un historique. Et je trouve que c’est un meilleur proxy que finalement l’équipe elle-même, qui est à peu près le seul proxy qu’on a quand on investit aujourd’hui en early stage. On peut ainsi voir ce que l’équipe a effectivement fait pendant la durée impartie : analyser son exécution, juger son produit, sa communication, son marketing et ce qu’elle a mis en place pour grandir. Tout ça, peut se faire sans finalement rentrer dans les données de l’entreprise.

 

Tu fais partie des premiers investisseurs à entrer au capital de Caption. Quelles sont les raisons qui t’ont poussé à investir ?

Personnellement, j’investis sur deux points : un marché sur lequel je pense qu’il y a une grosse opportunité à aller chercher, et la qualité de l’équipe et son approche.

Sur le marché à proprement parler, il y a énormément à faire. C’est un sujet brûlant. Je pense qu’on est encore dans les Trente Glorieuses. Pendant les 30 prochaines années, partout dans le monde, et particulièrement en Europe, il va y avoir énormément de startups tech, et tant mieux, parce qu’on a encore beaucoup à prouver sur ce sujet-là.

Il va donc y avoir beaucoup d’entrepreneurs, beaucoup d’opportunités de secondaire. Je pense que c’est important qu’il y ait un acteur qui se positionne comme leader de ce marché. Ensuite, par rapport aux différentes équipes que j’ai vu adresser le marché, ce que j’ai apprécié chez vous, c’est deux choses : la sensibilité sur le produit et votre sérieux sur la partie réglementaire.

Honnêtement, je me suis connecté à la plateforme et j’ai vu directement que vous vous êtes donnés du mal pour « productiviser » quelque chose que la plupart approche sur la forme de boutique. La majorité des acteurs que j’avais rencontrés avant voulaient créer des boutiques M&A et/ou financières. Vous, vous avez fait le choix de construire une vraie plateforme, ça m’a séduit.

Enfin, on sait très bien que le sujet du secondaire est un sujet critique et complexe. Il faut l’approcher avec des pincettes pour l’approcher proprement notamment vis à vis du régulateur et des sociétés. Depuis le début, vous avez voulu faire les choses bien pour vous inscrire sur la durée. Vous avez mis en place une structure très claire et établie qui peut fonctionner à terme. Aussi, vous avez essayé d’approcher les sociétés avec lesquelles vous travaillez en essayant d’entamer un dialogue. Et ça, je trouve que c’est tout à votre honneur parce qu’il y a pas mal de mercenaires dans le secteur. Hors si on veut réussir, il vaut mieux être des évangélistes.

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