« Je refuse de me fondre dans des codes masculins » – Entretien avec Marlène Peller

Dans le monde feutré du capital-investissement, Marlène Peller détonne. Cette diplômée de l’ESSEC, qui a fait ses armes en accompagnant le développement de Cojean, cultive une approche singulière de l’investissement. Exit les discussions formatées sur la scalabilité, place à l’humain et au concret. D’Afrique de l’Ouest en Éthiopie, son parcours atypique lui a forgé une vision singulière du business, où l’authenticité prime sur les codes établis. Ses investissements récents – une deeptech dans les télécoms, une startup de SaaS RH et une nouvelle génération d’imprimantes 3D – illustrent sa philosophie : soutenir des projets qui ont du sens, portés par des entrepreneurs en qui elle croit profondément, et qu’elle peut accompagner au mieux avec ses multiples casquettes. Portrait d’une business angel aussi active dans la vie associative qu’engagée pour la place des femmes dans le monde des affaires.

Pour commencer, peux-tu nous parler de ton parcours ?

Pendant mes études à l’ESSEC, j’ai intégré la Junior Entreprise, une structure de conseil gérée par des étudiants. C’était une expérience formatrice : à 14 personnes de 22 ans, nous générions 1,6 million d’euros de chiffre d’affaires. Cela m’a permis d’avoir très tôt accès aux directions générales de grands groupes.

J’ai ensuite rejoint une unité de stratégie chez Capgemini le 15 septembre 2008 – le jour même de la faillite de Lehman Brothers ! (rires) Mais je me suis vite rendu compte que je n’étais pas faite pour occuper une case dans une grille. C’est là que j’ai rencontré Alain Cojean, qui cherchait alors à faire passer une somme de restaurants en véritable entreprise et marque. J’ai eu un véritable coup de cœur professionnel avec lui. J’ai aidé à structurer le marketing, le commercial, la finance… Quand je suis arrivée, il y avait 14 restaurants, sans réelle structure d’entreprise. À mon départ, nous étions à 30 restaurants et avions ouvert à l’international.

Cette expérience a forgé ta vision de l’accompagnement des entreprises ?

Absolument. J’ai compris que ce que j’aimais vraiment faire, c’était être un peu en marge et en hauteur pour assister le dirigeant dans son développement. Être celle qui est en retrait, qui comprend l’opérationnel mais qui n’y est pas directement impliquée pour garder du recul. Qui aide à réfléchir à ce que sera la marque dans dix ans, où elle va aller… Tous les aspects qu’un dirigeant ne peut pas toujours gérer car il a les mains dans le cambouis ou sur l’extincteur !

Tu as ensuite vécu une expérience africaine assez unique…

Oui, j’ai suivi mon mari pour son travail d’abord au Sénégal puis en Éthiopie. Au Sénégal, j’ai travaillé pour le fondateur d’IBEX, une entreprise américaine d’outsourcing avec plus de 30 000 employés à travers le monde, les aidant à  développer une stratégie d’entrée sur les marchés francophones. En Éthiopie, où je n’avais pas le droit de travailler pour des questions de permis de résidence, j’ai pris la présidence du réseau des Français d’Éthiopie en lien avec l’ambassadeur. J’ai fait également beaucoup d’humanitaire sur des levées de fonds et cette expérience m’a beaucoup appris sur moi-même. En Afrique, tu peux vraiment te lancer dans quelque chose que tu n’as jamais fait et personne ne s’y opposera. Il y a moins de barrières qu’en France où l’administration, les jeux politiques ou le mauvais CV peuvent parfois tout bloquer.

Aujourd’hui, quel type d’investisseur es-tu ?

C’est une question déroutante. C’est comme me demander mon plat préféré ! (rires) Je n’ai pas vraiment de secteur de prédilection. Pour moi, c’est avant tout une rencontre, un alignement entre la personne qui porte le projet, son idée, sa vision et le plan pour le rendre réel. J’ai besoin d’aimer les gens en face et leurs valeurs profondes. Si quelqu’un vient me voir et me parle directement de scalabilité et d’exit, je ferme la porte.

J’ai notamment investi ces derniers mois dans des projets qui illustrent bien ma philosophie. Le premier, Spectronite, est une entreprise de tech dans les télécoms, qui développe une sorte de méga répétiteur de 5G. L’innovation est astucieuse : plutôt que d’installer de nouvelles antennes coûteuses, leur solution permet d’amplifier la couverture existante. C’est particulièrement pertinent pour les territoires en Afrique et en Amérique latine, où le déploiement d’infrastructures traditionnelles est complexe et onéreux. L’équipe est composée de vraies pointures – et même si je ne suis pas experte de leur domaine, j’ai été conquise par leur approche et je souhaiterais les aider grâce à mes contacts dans les télécoms.

Le second investissement, DataDriven (devenu Daven), révolutionne l’approche RH du recrutement. Ils ont développé une solution SaaS qui agrège tous les canaux de recrutement – plateformes d’emploi, leads, etc. – et utilise l’intelligence artificielle pour donner aux entreprises une vision claire de leurs coûts réels de recrutement. Les fondateurs ont passé 20 ans chez Monster, ils sont brillants. Aujourd’hui, ils ont déjà signé avec des clients majeurs.

Ce qui compte pour moi, c’est d’avoir l’impression qu’en face de moi, j’ai des gens bien et que le projet a du sens, qu’il apporte quelque chose de concret. Une énième application de livraison ou un projet sans substance ne m’intéressent pas.

J’ai besoin d’aimer les gens en face et leurs valeurs profondes. Si quelqu’un vient me voir et me parle directement de scalabilité et d’exit, je ferme la porte

Qu’est-ce qui t’a séduit chez Caption ?

L’approche franche, intelligente et qualitative. Caption, ce sont des deals sexy mais aussi bien pensés et novateurs. Quand j’ai rencontré les fondateurs, j’ai été convaincue que leur projet irait loin. Et c’est une parenthèse qui a son importance : ce sont vraiment des gens biens dans la vraie vie, pas seulement sur la plaquette au niveau de l’encart « nos valeurs » !

Tu es particulièrement engagée sur la place des femmes dans le monde des affaires…

Oui, je viens d’intégrer Women in Tech et j’espère que ce sera pour moi une tribune ouverte pour combattre une forme de misogynie ordinaire que j’observe encore trop souvent dans le monde des affaires. Je trouve choquant qu’en 2026, on en soit encore là. Par exemple, je joue volontairement des codes féminins, et je suis souvent sous-estimée à cause de ça. Ça me dérange profondément. Je refuse de me fondre dans des codes masculins.

Qu’est-ce qui explique selon toi la faible présence des femmes dans l’investissement ?

C’est le même problème que pour les mathématiques : l’autocensure. Nous prenons naturellement moins de place, nous n’avons pas un besoin absolu de montrer qu’on existe et nous fuyons rapidement au jeu des guerres de pouvoir. Il y a aussi je pense un mélange de résidu patriarcal dans le rapport à l’argent (les sous, c’est papa qui s’en occupe) et un biais culturel très français autour du sujet. L’argent est un artefact associé au pouvoir et à la domination et le besoin de domination est, qu’on le veuille ou non, plutôt genré au masculin (la situation diplomatique actuelle ne paraît pas me contredire). Pour ma part, j ‘ai la chance d’avoir un mari très féministe ! Ça n’a jamais gêné son ego d’avoir une femme qui prend de la place, qui a fait des études, qui a droit au chapitre. L’argent et ce qu’il représente n’a jamais été un sujet entre nous, nous sommes tous les deux à même de gérer. Cela vient d’un respect et d’une confiance mutuelle.

Quels sont tes projets actuels ?

Je suis très engagée dans le bénévolat à travers diverses associations, à commencer par l’AMAP [Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne] de mon arrondissement dont je suis présidente. Pour moi, bien s’alimenter est fondamental et savoir transmettre des valeurs autour de l’alimentation fait partie de mon rôle de citoyenne. Sans parler du soutien financier et moral à offrir aux agriculteurs de notre pays. Je souhaiterais également m’impliquer davantage auprès de l’Association pour l’amitié (APA), qui fait vivre ensemble des jeunes actifs et des personnes sortant de la rue, association à laquelle nous offrons des légumes frais chaque semaine. J’ai la chance d’avoir une belle vie, mon but n’est pas d’en mettre toujours plus dans mes poches. Je crois qu’il faut rendre service, faire des choses gratuitement, ne pas toujours y voir un intérêt. Je passe beaucoup de temps également avec de jeunes entrepreneurs autour de moi pour les guider, les stimuler, les challenger sur leurs projets divers. J’ai envie que mes enfants puissent dire « notre mère, c’était quelqu’un de bien ».

Quelles sont tes recommandations du moment ?

Tout d’abord, un livre, « Alice au Pays des Merveilles »… car c’est l’éloge de la prise de risque et de l’optimisme face aux challenges. La série « Succession » aussi – c’est une leçon de vie cathartique pour être sûr de ne jamais se perdre dans la quête de la lumière ou de la reconnaissance. Et je finirai par une société, Mistral AI, pas pour leur statut de décacorne ni pour la hype de l’intelligence artificielle, mais simplement parce que cette entreprise et ses fondateurs prônent avant tout des valeurs d’humanité, d’intégrité et d’humilité, extrêmement rares de nos jours. On a besoin de rôles modèles comme eux qui n’ont pas peur des Goliaths pour redonner une place à l’éthique dans notre monde. Car j’en suis persuadée ce sont les gentils qui gagnent à la fin !